Ecrit par Philippe Etienne (Consultant – Formateur),

Sous le titre « Le Sherpa », Philippe Etienne publie ses Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire, ce qui nous vaut un voyage dans la diplomatie française des quarante dernières années.

Les temps sont très agités et pourtant notre auteur, ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis et conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron de 2017 à 2019, garde son calme et sa tempérance, ce qui frappe le plus à la lecture du livre. N’y cherchez pas la « punchline » qui fera le buzz, ce n’est pas le genre de la maison.

La vie d’un diplomate est une vie entière de négociateur. Le livre en offre la démonstration constante. L’une des qualités d’un négociateur consiste à être capable de regarder une situation du point de vue de l’autre afin d’en comprendre les ressorts. Pour pratiquer cette discipline, Philippe Etienne s’appuie sur son amour des langues. Il pratique évidemment l’anglais, mais il s’exprime couramment en allemand, et sa maîtrise du serbo-croate comme du roumain force le respect.

Cette capacité et ce goût pour la découverte de l’autre traversent tout l’ouvrage. L’auteur nous raconte d’ailleurs qu’avant de débuter sa carrière, il avait fait en 1977, avec des amis, une randonnée à vélo de deux mois, de Vienne à Varsovie, en passant par la Hongrie et la Tchécoslovaquie :

La foi en l’Europe

Philippe Etienne est un Européen convaincu, fervent. Comme la moitié de ses années en diplomatie ont été consacrées à l’Allemagne et à l’Union européenne, il souhaite que ses mémoires puissent « donner des clés pour comprendre la relation entre la France et son premier partenaire, qui fut aussi son principal adversaire pendant trois quarts de siècle ».

Il nous permet de plonger dans « les rouages des négociations européennes », dont l’apparence technique peut rebuter. Ses postes successifs à la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne lui font consacrer un chapitre entier à « l’Europe de la vie quotidienne » : par exemple, cette négociation sur une « directive chocolat » préservant les produits de qualité face à la pression exercée par le Royaume-Uni qui souhaitait qualifier comme « chocolat » des produits incorporant d’autres matières grasses que le beurre de cacao.

Philippe Etienne a également occupé plusieurs postes auprès de nos ministres des Affaires européennes ou des Affaires étrangères. Il a notamment assisté et contribué à la mise en place d’une grande réussite concrète de l’UE, le programme Erasmus. Quelques années plus tard, aux côtés de Bernard Kouchner, il est le successeur du personnage flegmatique interprété par Niels Arestrup dans le film Quai d’Orsay, tiré de la BD éponyme.

Avec Poutine, Trump, Macron : une vue imprenable sur des relations essentielles

Les pages consacrées à la Russie de Poutine, « le tsar à sang-froid », comme à l’Amérique de Donald Trump et, bien sûr, à son travail aux côtés d’Emmanuel Macron retiennent l’attention.

Le « Mage du Kremlin », de son vrai nom Vladislav Sourkov, Philippe Etienne l’a rencontré pour un échange sur l’Ukraine en 2014: « une rencontre qui tient du monologue ». De quoi fortement regretter Boris Nemtsov, assassiné en 2015, qualifié d’« anti-Poutine » : qui refusait l’idée que la démocratie soit incompatible avec la Russie et voyait dans le régime de Poutine une trahison des espoirs nés de la fin de l’URSS.

Sur Emmanuel Macron, qualifié de « rapide », « exigeant » ou encore « accessible », Philippe Etienne confie : « J’ai du mal à comprendre le sentiment d’éloignement ou de supériorité qui lui est attribué, sentiment que semblent confirmer les sondages. Ce n’est pas le personnage que je vis en interne. »

Concernant le président américain, Philippe Etienne évite d’en faire un portrait direct.

Il s’intéresse davantage à la relation construite avec lui, notamment sous son premier mandat, et souligne le caractère « substantiel » des échanges entre les deux chefs d’État en dépit des désaccords.

Il nous rappelle enfin un bon exemple pour éviter de tout résumer à un choc de personnalités en évoquant la crise des sous-marins sous Joe Biden. Une crise qui illustre aussi le côté décevant de l’Europe puisque, comme il l’écrit, « nous n’avons pas bénéficié d’une solidarité exemplaire de la part des autres Européens pendant cet épisode ».

Qu’en termes galants ces choses-là soient dites. Les bons négociateurs évitent les mots qui irritent !

« Le Sherpa, Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire » par Philippe Etienne (éditions Tallandier)